Le climat du futur, quel avenir pour les glaciers ?


On n’a pas cessé de le voir : l’état actuel des glaciers n’incite guère à l’optimisme. Ce n’est certes pas demain que l’Antarctique sera verte, ni même que les Alpes auront perdu toute leur glace, mais, globalement, les glaciers sont indubitablement en récession ; c’est certes le cas depuis le milieu du xixe siècle, mais le mouvement s’accélère. Va-t-on vers la « fin des glaciers » ? C’est là un thème à la mode, repris par les médias et souvent sans grand discernement : jusque dans les revues les plus sérieuses, on peut voir illustrer la fonte des calottes polaires par… un cliché satellitaire de l’étendue de la banquise !!!  De même, trop souvent, la moindre information sur la régression glaciaire est prise comme le signe évident d’un changement climatique d’origine humaine. Or la régression glaciaire indique, avant tout, la fin du Petit Âge glaciaire et n’a, en elle-même, rien d’anormal. Ensuite, l’humanité a déjà connu des époques aussi chaudes, sinon plus, que la nôtre, avec des arbres montant plus haut que de nos jours et des glaciers plus réduits. Par ailleurs, la chronologie semble indiquer que nous nous approchons d’un nouveau stade glaciaire, auquel cas un réchauffement artificiel pourrait être le bienvenu (c’est un des arguments des « sceptiques du climat »). 

Glacier des Bossons 1984Tout cela ne constitue certes pas des raisons de ne pas se préoccuper de l’évolution climatique, encore moins de perpétuer une surexploitation et une pollution de la planète à coup sûr intenables, et d’ailleurs d’autant plus scandaleuses qu’elle sont le fait d’une petite partie de l’humanité, et ne sont absolument pas généralisables à toute celle-ci. On n’en finirait pas de citer les atteintes portées à l’environnement et les signaux alarmants que celui-ci nous renvoie, de manière souvent inattendue : la fonte des glaciers n’est certainement pas la plus grave. 

En matière d’évolution climatique, la science n’a cessé, jusqu’à présent, de revoir une copie sans cesse plus complexe. Au départ on voyait plutôt un refroidissement continu depuis l’aube des temps ; progressivement, « la » glaciation, puis « les » glaciations, de plus en plus nombreuses, marquées d’interglaciaires eux-mêmes ponctués d’épisodes plus froids, ont contribué à faire admettre que l’histoire du climat terrestre est extrêmement fluctuante, du Jurassique torride à une terre peut-être entièrement englacée.

En quelque lieu que ce soit, la température est en dents de scie, entre le jour et la nuit, l’hiver et l’été, puis selon divers cycles décennaux, centennaux, millénaires, etc. Pourtant, hormis les variations journalières et saisonnières, jusqu’au milieu du xxe siècle on n’imaginait guère  que des modifications lentes et modérées (quelques degrés de moins suffisent à établir une glaciation, le Petit Âge glaciaire représente une péjoration d’à peine un degré), à peu près insensibles, en elles-mêmes, à l’échelle d’une vie humaine. A partir des années cinquante, on a dû admettre l’existence de changements importants, de l’ordre de quelques centaines d’années, comme le Petit Âge glaciaire, puis d’un siècle, puis... d’une décennie ou moins. Aujourd’hui, il ne fait guère de doute que des « bascules climatiques » se sont produites à maintes reprises, avec des changements de plusieurs degrés en quelques années. 

Si la tendance actuelle se poursuit, ou si elle s’aggrave, nombreux sont les glaciers qui mourront tranquillement, parmi les plus petits et les plus mal en point, dans les Pyrénées comme en Indonésie ou en Afrique, ne laissant comme vestige qu’un cirque bordé de moraines. Les glaciers les plus menacés sont naturellement ceux dont le bilan est le plus négatif, entièrement situés sous la ligne de névé, et le volume le plus réduit. 

En haute montagne, les premières victimes du réchauffement vont être les glaciers suspendus : ce sont des glaciers froids, collés au rocher par le gel. Dès que l'eau de fonte atteindra leur base, ils vont glisser et provoquer des chutes de glace. Un tel éboulement s’est déjà produit, en 1989, lorsque le glacier supérieur Coolidge du mont Viso s’est presque entièrement écroulé, libérant quelque 200 000 m3 de glace. Ce sera probablement la modification la plus spectaculaire du paysage glaciaire des hautes montagnes alpines, mais ce phénomène pourra aussi affecter les vallées : une chute glaciaire peut se transformer plus bas en lave torrentielle cataclysmique, telle celle qui a détruit la ville de Yungay, au Pérou, en 1970. De même, les couloirs de neige ou de glace, appréciés des alpinistes, vont continuer à s'amenuiser et à disparaître en nombre, laissant place à des pentes de caillasse impraticables, à la fois par manque d’intérêt et du fait du danger de pentes où la gélifraction intense multipliera éboulements et chutes de pierres. D’une manière générale, la montagne, haute et basse, sera plus dangereuse... et sans doute moins attrayante. Quant aux parois rocheuses d’altitude, elles aussi sont soudées par le gel : là encore, les éboulements risquent de se multiplier, comme le montrent ceux, à répétition, de la paroi ouest du Petit Dru.

Mais la haute montagne ne sera pas seule affectée. Les glaciers « tiennent » les versants par la pression et, s’ils se retirent rapidement, cela provoquera d’autres écroulements. Plus bas encore, des débâcles sont à prévoir : des lacs proglaciaires se formeront en amont des moraines des glaciers en retrait, comme cela se produit déjà au Népal ou au Bhoutan, pays où une récente mission d’étude des Nations unies a recensé, à l’amont de vallées densément habitées, une quarantaine de sites inquiétants. Bien que des travaux en altitude au fond de vallées reculées de l'Himalaya soient difficiles, des moyens de protection sont maintenant bien au point. Dans les années 1970 à 1990, les Nations Unies avaient déjà mené, avec succès, un vaste programme de sécurisation des nombreux lacs glaciaires dangereux du Pérou. Pour peu qu'il y ait une volonté politique internationale, ces problèmes pourraient donc trouver une solution. Les techniques modernes d'observation, comme la photogrammétrie aérienne ou l'imagerie satellitaire, devraient aussi faciliter la prévision des catastrophes naturelles glaciaires et leur prévention. 

Glacier des Bossons 1984Mais les phénomènes les plus graves ne sont pas forcément de nature cataclysmique : partout ce sera l’érosion accrue, car la neige comme la glace ont aussi un rôle protecteur, et, dans les zones habitées, inondations, manque d’eau, perte d’efficacité des centrales hydroélectriques, perturbations climatiques de toute sorte. En Asie centrale, en Chine orientale ou en Inde, des centaines de millions de personnes dépendent de l’eau de fonte glaciaire. En outre, l’augmentation du niveau de la mer menacera la survie sur certaines îles, mais également dans des régions densément peuplées comme le delta du Bengale.

Mais de tels scénarios catastrophe sont-ils vraiment à redouter ? 

Commençons par relativiser. En 2007, c'est pour certains « la fin des glaciers » ; en 1982, après plus de vingt-cinq ans de crue glaciaire, la question était au contraire « Allons nous vers une nouvelle glaciation ? ». En 1901 déjà, Wilfrid Kilian annonçait la disparition prochaine des glaciers alpins, obligeant le glaciologue François-Alphonse Forel à lui répondre. La conclusion de Forel est pleine de bon sens et tout à fait d’actualité : « Hélas ! La mémoire de l'homme est bien courte, et ses comparaisons bien incertaines. » D'où l'importance de cette vision à long terme que seule peut fournir la continuité inter-générationnelle des observations scientifiques, et le recueil précis des données sur les espaces autrefois touchés par la glaciation. Malheureusement, cette vision à long terme n’incite pas trop à l’optimisme.

Selon le glaciologue Michael Zemp, en 1970 les Alpes comptaient 5 150 glaciers, sur une surface de 2 909 km². Depuis, la fonte des glaciers s'est accélérée, notamment suite à la canicule de 2003, qui a entamé la surface glaciaire de 5 à 10 %. La surface totale des glaciers alpins aurait diminué de près de 50 % depuis 1850. 

Sous la direction de Max Maisch, les chercheurs de l’Université de Zurich ont procédé à un recensement de tous les glaciers suisses et, sur la base de l'évolution constatée ces cent cinquante dernières années, ont élaboré des scénarios pour le futur, basés sur l'élévation de la température. Si les températures moyennes augmentent de 3 °C durant les mois d'avril à septembre d’ici la fin du xxie siècle, la surface englacée dans les Alpes diminuerait de 80 %. Si la hausse atteint 5 °C, seuls les plus grands glaciers, comme celui d'Aletsch, ou ceux situés à des altitudes supérieures à 3 500 m subsisteraient ; la plupart des autres pourraient avoir complètement disparu d'ici 100 ans. En revanche, cette situation pourrait être contrecarrée par une augmentation des chutes de neige en altitude.

Glacier des Bossons 1984

Quoi qu’il en soit, les conséquences seront importantes pour les activités humaines dans des montagnes fortement peuplées, industrielles et touristiques, telles que les Alpes. A part lutter contre le réchauffement, seul un remède parfaitement dérisoire a été imaginé : le bachage de la surface glaciaire par du non-tissé. Ce procédé paraît efficace, certes, mais ne saurait être envisagé que localement.     

Mais les Alpes ne seraient pas seules concernées. Si la disparition des glaciers des Pyrénées, d’Irian Jaya ou d’Afrique, qui sont déjà moribonds, n’entraînerait guère de conséquences dramatiques, il n’en va pas de même en Amérique du Sud ou en Asie. Dans les Andes centrales, les observations indiquent que là aussi les glaciers sont en récession constante sur les dernières décennies. Ils répondent de façon cohérente à un même signal climatique, les périodes de fontes particulièrement élevées coïncidant avec les épisodes El Niño. La régression est également très marquée en Himalaya. 

 

Le Kilimandjaro, avec les 5895 mètres du Kibo, est le plus haut sommet d’Afrique. Situé à 300 kilomètres au Sud de l’Équateur, en Tanzanie, il fait figure de sommet mythique car ses neiges et glaces, trônant à quelque 5000 mètres au-dessus de la savane, ont depuis toujours fasciné les imaginations et attiré de nombreux visiteurs. Ses glaciers ont diminué de 80 % depuis 1912, date des premières cartes, et de moitié entre 1962 et 2000. Des 12 km2 initiaux, 2 seuls demeurent, partagés en plusieurs lambeaux ! Actuellement, le réchauffement global est tel que les conditions de renouvellement de la glace ne sont plus réunies : la ligne de névé se situerait bien au dessus du sommet. Au rythme d’une diminution régulière, constatée sur près d’un siècle, ces lambeaux de glaciers sont promis à une disparition totale d’ici une quinzaine d’années. 

 Le KilimadjaroLe Kilimadjaro

D’une manière générale, il ne fait aucun doute que les glaciers du monde sont globalement en récession. Les exceptions sont rares : certains glaciers issus du Hielo Patagonico Sur, la plupart des glaciers du versant ouest des Alpes néo-zélandaises, peut-être le centre des inlandsis antarctique et groenlandais (qui en revanche fondent rapidement sur leurs marges). Les glaciers à surge avancent également lors de leurs crues. Dans le cas de la Nouvelle-Zélande, les précipitations abondantes en sont clairement la cause ; ailleurs elle est plus difficile à établir. Ces avances sont souvent prises comme argument par les « sceptiques du climat » pour « prouver » que le réchauffement n’est qu’un mythe, en oubliant les milliers de glaciers qui régressent bel et bien ! Ils utilisent aussi les bonds de géant faits par la paléoclimatologie ces dernières décennies pour tenter de montrer que l’impact des activités humaines n’est pas forcément prépondérant, sinon qu’il n’y a pas à s’en inquiéter. En réalité, les acquis récents indiquent plutôt l’extrême vulnérabilité du système climatique, et ses réactions imprévisibles, de type catastrophique, à des modifications parfois infimes : on ne voit pas pourquoi celles dues à l’homme (qui du reste ne paraissent pas infimes) feraient exception. Mais c’est là matière très complexe, où la recherche est intense, les hypothèses nombreuses, les conjectures pas vraiment prouvées encore plus. Les données abondent, mais les théories aussi... Alors quel est, à peu près, l’état des lieux ?

Il est maintenant admis que l'évolution du climat de la Terre est gouvernée avant tout par deux causes principales. La première, dont les stades et interstades se rythment en dizaines de milliers d'années, dépend de la position de notre planète par rapport au soleil. On l'appelle « signal orbital ». Son amplitude est considérable. 

La seconde, au rythme plus court, dépend de changements climatiques régionaux, ne résultant pas de la position orbitale de la Terre, mais par exemple de l'activité solaire. Les stades sont séparés par des périodes de quelques siècles, eux-mêmes subdivisés en périodes de dizaines d'années, comme la NAO (North Atlantic Oscillation). En fait, l’explication des modifications climatiques a incorporé un nombre sans cesse plus grand de paramètres, à mesure même que se révèlaient des variations jusque là insoupçonnées et d’ampleur diverse, dont la première repérée fut, il y a bientôt deux siècles, les glaciations elles-mêmes.

Mis à jour ( Mercredi, 19 Novembre 2008 16:59 )