Naissance de la glaciologie

Les mystérieux blocs « erratiques »



Bloc salèveL’expression vient du latin erraticos, « qui erre ». Les blocs erratiques, en effet, n’appartiennent pas aux formations géologiques sur lesquelles ils reposent et constituaient, pour cette raison même, une énigme incompréhensible pour les premiers géologues. L’appellation semble remonter au naturaliste italien Alberto Fortis (1741-1803), qui l’utilise dès 1802 ; auparavant Saussure les nomme « blocs adventifs », d’autres préfèrent « blocs roulés ». C’est Élie de Beaumont qui en 1832 pérennise et universalise le « terrain » et le « phénomène erratique », que l’on identifie un peu partout sans pouvoir en préciser la cause. C’est comprendre une partie du problème : si les blocs erratiques sont spectaculaires, ils ne constituent que la partie la plus visible d’un déplacement de matériaux qui inclut également des dépôts plus fins et moins visibles, d’abord dénommés « diluvium », car la manière la plus simple de les expliquer était d’y voir une conséquence du Déluge biblique. Sauf qu’un déluge, aussi violent soit-il, déplace difficilement des blocs pouvant atteindre un millier de tonnes ! 


Ces blocs se retrouvent partout où les glaciers se sont étendus. En Suisse, il ont été emportés jusque sur les flancs du Jura. La Pierre à Bollet, superbe bloc de granite du Mont-Blanc, a été déposé par le glacier du Rhône à 1200 m d’altitude sur le versant méridional du Suchet, de même que la Pierre Creuse, à 250 m au-dessus du lac de Bienne. Dans l’Ain, la Grosse Pierre Bise, près de Belley, est un bloc de phyllale noire de 380 m3 ; en Isère, le bloc métamorphique de la Mule du Diable atteint 625 m3. Le Gros-Caillou qui baptise la place homonyme de la Croix-Rousse, à Lyon, a été déposé par le glacier du Rhône durant l’avant-dernière glaciation.

Le phénomène n’est pas qu’alpin. Le nord de l’Allemagne est couvert des blocs descendus de Scandinavie ; dans les Riesengebirge, certains sont perchés à 580 m d’altitude. De la Finlande, d’autres sont arrivés en Ukraine. Abandonnés par l’immense calotte laurentide, des « trains de blocs » parsèment les plaines canadiennes. Près de Calgary (Alberta, Canada), le Big Rock de quartzite d’Okotoks, le plus gros du monde (150 000 tonnes !), a été abandonné il y a quelque 10 000 ans lors du retrait de la glaciation wisconsinne, équivalent américain du Würm. Les erratiques de Central Park sont un décor bien connu des New-yorkais.

Ces volumes étonnants permettent de se faire une idée du formidable potentiel de transport que recèlent les glaciers. Comme leur composition pétrographique donne une indication précise de leur lieu d’origine, il est possible avec leur aide de reconstituer la cartographie glaciaire ancienne. Encore faut-il admettre qu’ils ont été transportés par les glaciers, et cela n’a pas été sans peine.

Car, sans la moindre connaissance des phénomènes glaciologiques, les blocs erratiques ne pouvaient se voir attribuer qu’une origine fantastique. Ils ont été le plus souvent expliqués par la légende, d’où les dénominations si courantes de pierres aux Fées, palets de Gargantua, pierres des Sorciers ou roches du Diable. Lancé par le géant Gargantua ou projeté par quelque démon, objet de superstition ou lieu de culte inavouable, le bloc erratique garde toujours quelque chose de mystérieux, de magique et d’inquiétant. Dès le Néolithique, nombre d’entre eux ont été creusés de cupules, parfois reliées par des rigoles, parfois accompagnées de gravures, autant d’éléments dont la signification ou l’usage demeurent énigmatiques. S’agissait-il de pierres aux sacrifices ? de vases sacrés ? de représentations astronomiques ? Tout cela est possible, mais toujours controversé. Les pierres à cupules, pas forcément erratiques, se retrouvent dans le monde entier, des îles Marquises à l’Amérique. Dans les Alpes, les plus hautes sont situées à la limite des neiges, telle la pierre aux Pieds de Haute-Maurienne, sise à 2700 m.


Outre le rôle qu’ils occupent dans l’histoire de la découverte des glaciations, les blocs erratiques représentent une richesse culturelle et naturelle évidente. Mais, lorsque les savants du xixe siècle ont commencé à s’y intéresser, beaucoup étaient en voie de disparition, leur pierre étant d’autant plus convoitée pour la construction qu’elle était rare dans la région. Il était d’autant plus urgent de protéger ces précieux témoins des glaciations : dès 1838, alors que seuls quelques savants sont convaincus de leur origine glaciaire et que cette hypothèse paraît encore extravagante, la Pierre à Bot, à Neuchâtel, devient le premier site protégé de Suisse. Non seulement la protection des blocs erratiques est le premier exemple de protection de sites naturels, mais elle se trouve même à l’origine de l’idée de protection de la nature. (A l’occasion, les blocs ont joué un rôle plus inattendu dans l’histoire des sciences : en 1895 Guglielmo Marconi utilise la pierre Bergère (Salvan, Valais) pour ses premières expérimentations de télégraphie sans fil.)En 1853, le Grand Conseil valaisan décrète que « cession est faite, à titre de don national, à M. Jean Charpentier, de deux blocs erratiques de la commune de Monthey ». Il s'agit de la Pierre à Dzo (320 m3) et de la Pierre de Mourguets, dont le nom s'est transformé depuis en Muguet. En 1867, le géologue Bernard Studer lance un Appel aux Suisses pour les engager à conserver les blocs erratiques. Mais la destruction continue ; en 1905, le propriétaire de la Pierre des Marmettes à Monthey (1820 m3) la vend à un granitier afin qu'elle soit « exploitée dans les plus brefs délais ». Un vaste mouvement de sauvegarde s’engage alors contre la menace de voir disparaître l'un des plus remarquables monuments naturels de la région, d'autant plus que dix blocs géants avaient déjà disparu alentour. Après trois ans de lutte, la Pierre des Marmettes est rachetée et confiée à la Société Helvétique des Sciences Naturelles : elle orne aujourd’hui le parking de l'hôpital de Monthey.  

Cet élan débouche, en 1908, sur la création de la Ligue suisse pour la protection de la Nature.

Il en est de même en France. En 1878, la Sous-commission d'inventaire des Monuments mégalithiques et des blocs erratiques du ministère de l’Instruction publique lance un vaste inventaire ; deux ans plus tard les glaciologues Falsan et Chantre sont chargés de dresser la liste des blocs à conserver de la région alpine.

Carte glacier de l'Aar
L’intérêt des blocs est également historique. Ils demeurent des témoignages du combat intellectuel des glaciologues pour faire admettre l’idée des glaciations. Il est juste que plusieurs d’entre eux marquent ce souvenir : c'est avec des erratiques qu'ont été érigés les monuments de Jean de Charpentier à Bex ou de François Forel à Morges. Une plaque sur la Pierre à Bot rappelle le souvenir conjoint d’Agassiz, Guyot, Desor et Dupasquier. Non loin de Monthey, un bloc est dédié à Bernard Studer. La tombe d’Agassiz au Mount Auburn Cemetery de Cambridge (Massachusetts), est faite d’un bloc provenant du glacier de l’Aar, seul de son espèce en Amérique. A Princeton, le Guyot Boulder rappelle le souvenir d’Arnold Guyot, premier professeur de géologie de l’Université. 
 
 
 

De surprenantes hypothèses


 

Ne pouvant se contenter des explications traditionnelles, fées ou Gargantua, les savants ont dès le xviiie siècle tenté d’expliquer leur présence. Les hypothèses ont été aussi diverses que, vues d’aujourd’hui, surprenantes. Déodat de Dolomieu imagine un vaste plan incliné des sommets des Alpes à ceux du Jura ayant permis leur descente ; par la suite, l’érosion aurait creusé la dépression du plateau suisse et des vallées alpines. En 1742, le minéralogiste suédois Daniel Tilas est le premier à penser à des « radeaux de glace » géants, sur lesquels les blocs auraient voyagé lors de quelque déluge, une théorie qui aura la vie dure ; en effet, les marins avaient constaté que les icebergs issus des glaciers du Groenland charriaient parfois des blocs rocheux. 

Pour Guettard (1762), il s’agit des vestiges d’une ancienne montagne érodée. Pour Deluc (1778), des explosions souterraines dues à des « poches d’air » les auraient soulevés, ce à quoi Saussure objecte que, dans ce cas, la violence du choc aurait creusé un cratère ; or les blocs paraissent simplement posés sur le sol, parfois en équilibre instable. Et, écrit Saussure, « les granites ne se forment pas dans la terre comme les truffes, et ne croissent pas comme des sapins sur les roches calcaires » ! Mais l’explication de Saussure paraît tout aussi étrange : « Les océans recouvraient encore en partie les Alpes lorsqu'une violente secousse du globe ouvrit tout à coup de grandes cavités [...] En tombant de leur hauteur, les eaux se jetèrent vers ces abysses avec une violence extrême ; elles traversèrent de profondes vallées et arrachèrent d'énormes quantités de terre, de sable et de roche de toutes sortes. Cette masse, poussée par les torrents d'eau, fut dispersée sur les pentes jusqu'à une certaine hauteur, pentes où nous pouvons voir encore aujourd'hui tous ces fragments éparpillés ».

Ce n’est qu’en 1795 qu’un géologue de génie s’approche de la vérité. James Hutton (1726-1795), le « père de la géologie moderne », imagine dans sa Théorie de la terre « d’immenses vallées de glace glissant dans toutes les directions vers le bas-pays, et transportant de gros blocs de granite à grande distance ». Mais cette idée est pour l’heure inconcevable, alors que l’étude des glaciers débute à peine, tout autant que sa formule désabusée mais historique, qui transforme radicalement l’idée que l’homme se fait de la durée de la Création, jusqu’alors unanimement fondée sur les six mille ans de la Bible, en ménageant la place aux millions d’années de la géologie : « nous ne trouvons aucun vestige d’un commencement, aucun indice d’une fin ». Seul son disciple John Playfair (1748-1819) reprend l’idée huttonienne. « Pour remuer des masses de roches aussi énormes, sans doute les instruments les plus puissants dont se sert la nature sont les glaciers », écrit-il en 1815 dans ses Illustrations of the Huttonian theory of the earth à propos des blocs du Jura. Mais la plupart des savants préfèrent soit l’idée des « radeaux de glace », soit celle d’un courant monstrueux dont l’explication est par ailleurs bien difficile.

Comme toujours, la vérité s’est fait jour peu à peu, à travers l’examen des faits avérés et la critique des diverses hypothèses lancées pour les expliquer. Sans doute, on savait depuis longtemps que le glacier était capable de transporter des blocs énormes puis de les abandonner lors d’un retrait : il suffisait (presque) d’ouvrir les yeux. Pierre Martel mentionne ce fait dès 1744 et, en 1787, Bernhard-Friedrich Kuhn (1762-1825) consacre une monographie au transport des blocs par le glacier. Il en conclut, logiquement, que les glaciers devaient dans le passé être plus étendus. Mais de la à extrapoler, depuis les avances et reculs minimes dont se souvenaient les montagnards, jusqu’à imaginer des glaciers allant jusqu’à mi-hauteur du Jura et des épaisseurs de glace dépassant le kilomètre, il y avait un pas conceptuel que personne n’était prêt à faire. Pourquoi ? 

Les raisons en sont multiples. D’une part la chronologie biblique, que Hutton fait voler en éclat, résistera jusqu’au cœur du xixe siècle et ne capitulera que lorsque les preuves paléontologiques seront suffisamment nombreuses. D’autre part, il était difficile d’imaginer une cause à la formation de ces glaciers immenses, en contradiction avec l’idée alors couramment admise d’un refroidissement régulier de la terre. 

Enfin, et surtout, nul ne pouvait encore imaginer des glaciations gigantesques, simplement parce que l’idée n’en était jamais venue à personne et paraissait aller contre le sens commun, puisqu’elles auraient rendu la terre inhabitable : or l’homme était là. C’est pourquoi d’ailleurs les premiers glaciologues imagineront de préférence une glaciation survenue au début des temps, ou au moins avant l’apparition de l’homme. Quoi qu’il en soit, les résistances contre la « théorie glaciaire » seront encore plus grandes que celles qui s’opposeront à la théorie de l’Évolution défendue par Darwin (qui d’ailleurs n’acceptera qu’à la fin de sa vie l’hypothèse glaciaire !). A l’orée du xxe siècle encore, un géologue de renom, Stanislas Meunier, par ailleurs excellent vulgarisateur, protestera dans la Nature : « sans rire, il y a des auteurs qui nous parlent d’un glacier de 460 kilomètres, s’étendant depuis les sommets du Valais jusqu’à la banlieue de Lyon ». 

Mais quel que soit leur mode de transport, il est à peu près admis, à la fin du xviiie siècle, que les blocs erratiques du Jura et de la Suisse centrale proviennent des Alpes ; leur composition géologique le prouve. En 1810 Léopold von Buch démontre que ceux du nord de l’Allemagne sont issus de Scandinavie ; il calcule même la force du courant diluvien qui, selon lui, les a transportés.

 

La catastrophe du Giétro




Une série d’événements décisifs allaient changer la donne.


Jean De Charpentier
En 1815, l’ingénieur des mines Jean de Charpentier (1786-1855), directeur des salines de Bex, explore le val
l de Bagnes, en Valais. Il est logé, à Lourtier, par un chasseur de chamois nommé Jean-Pierre Perraudin (1767-1858).
 
Charpentier connaît non seulement les Alpes, mais aussi les Pyrénées, et la conversation avec son hôte l’entraîne sur le sujet des glaciers. Perraudin lui tient des propos extraordinaires : Les glaciers de nos montagnes ont eu jadis une bien plus grande extension qu’aujourd’hui. Toute notre vallée, jusqu’à une grande hauteur au-dessus de la Dranse, a été occupée par un vaste glacier, qui se prolongeait jusqu’à Martigny, comme le prouvent les blocs de roches qu’on trouve dans les environs de cette ville et qui sont trop gros pour que l’eau ait pu les y amener. On aurait pu en rester là, mais il se trouve que, trois ans plus tard, un événement dramatique attire l’attention de toute l’Europe sur le val de Bagnes. Suspendu sept cents mètres au-dessus du vallon, le glacier de Giétro est en crue rapide. Débouchant sur une falaise abrupte, les séracs s’écroulent dans le fond du vallon où le glacier régénéré forme un cône régulier qui n’avait cessé de grossir depuis plusieurs années, mais sous lequel la Dranse parvenait toujours à s’écouler. Mais, en avril 1818, la Dranse ne coule plus. Derrière, les eaux issues des glaciers du mont Durand et d’Otemma s’accumulent, montant d’un mètre par jour. Plus la masse d’eau est importante, plus le barrage de glace risque de se briser en ravageant la vallée. 

L'ingénieur Venetz


Bagnes a le souvenir que le même phénomène s’est produit à plusieurs reprises ; en 1595, la débâcle avait fait cent quarante victimes. L’ingénieur des Ponts et Chaussées Ignace Venetz (1788-1859) est dépêché sur les lieux pour agir. Lorsqu’il arrive, en mai, le lac est déjà profond de soixante mètres et long de trois kilomètres : 27 millions de tonnes d’eau prêtes à déferler ! Venetz parvient à tailler une galerie horizontale, par laquelle une partie de l’eau s’écoule tout en rongeant la glace, affaiblissant le barrage qui finit par se rompre. Venetz a fait de son mieux (sans lui le volume d’eau déchargé à la rupture aurait été trois fois plus important), mais la débâcle fait tout de même une cinquantaine de morts, suscitant un élan de solidarité dans toute l’Europe.     

 
Jean-Pierre Perraudin
Il se trouve qu’un de ses aides n’est autre que Perraudin, qui lui fait les mêmes remarques qu’à Charpentier : « ayant depuis longtemps remarqué, lui dit-il, des marques ou entailles sur les rochers, toujours orientées comme la vallée, j’en ai conclu, après m’être approché des glaciers, qu’elles avaient été faites par la pression de ces masses glaciaires, dont j’ai trouvé les traces au moins jusqu’à Champsec. Cela me fait penser que les glaciers occupaient dans le passé la totalité du val de Bagnes. » Perraudin est ainsi le premier à remarquer les stries glaciaires des roches moutonnées et à les interpréter correctement.

Charpentier aussi est venu sur les lieux afin de conseiller Venetz. Il revoit donc Perraudin, qui développe à nouveau son idée. Venetz est maintenant convaincu, pas Charpentier... Sa principale objection est que, la terre se refroidissant, les glaciers ne sauraient avoir diminué. 

 

Trois ans plus tard, Venetz écrit un Mémoire sur les variations de température des Alpes de la Suisse.

Lac de Mauvoisin 1818
C'est que le climat va mal, que les glaciers avancent et que la Société helvétique des sciences naturelles avait ouvert un concours sur le thème « Rassembler des faits exacts et bien observés sur l’accroissement et la diminution des glaciers dans les diverses parties des Alpes ». Venetz fut le seul à répondre. Son texte ne sera publié qu’en 1833, et c’est dommage. Non seulement c’est, historiquement, la première étude d’histoire du climat, mais Venetz y relève nombre de faits qui vont dans le sens d’une extension glaciaire plus grande par le passé : un alpage attesté dans un procès, là où règne aujourd’hui un « énorme glacier » ; des passages hier fréquentés devenus impraticables ; des cultures abandonnées suite au refroidissement... Il attribue bien sûr les blocs erratiques au transport glaciaire.
 
Mais il est alors à peu près seul. En Norvège, Jens Esmark (1763-1839), qui est un peu le Saussure scandinave, défend la même hypothèse en 1824 ; selon lui la glaciation a eu lieu au début de l’histoire de la terre. Plus étonnant, Goethe, le génie universel de l’époque, qui en 1779 avait eu la curiosité de visiter Chamonix en novembre, évoque « une époque de froid terrible et engourdissant » dans l’édition de 1829 des Années de voyage de Willelm Meister ; il est vrai que selon lui les blocs auraient été transportés par les courants d’eau lors du dégel.

Tout aussi obscur qu’Esmark, le forestier allemand Reinhard Bernhardi se montre encore plus audacieux en 1832, allant jusqu’à soutenir que la calotte polaire s’est étendue jusqu’au centre de l’Europe. Enfin un botaniste visionnaire, Karl Schimper (1803-1867) publie en 1837 une Ode an die Eiszeit, imaginant une ère glaciaire recouvrant toute la terre... Schimper en est venu à cette conclusion en étudiant lui aussi les blocs erratiques, qui l’intéressaient au départ pour leurs lichens. Mais son poème est une œuvre de fiction, une sorte de rêve sur un monde fantastique et disparu et si, par la suite, il semble qu’il en ait voulu à Agassiz de lui emprunter l’expression « période glaciaire » (Eiszeit), il n’a plus guère joué de rôle dans l’histoire de la glaciologie. 

En 1829, Venetz expose ses idées à Charpentier, lui soutenant que le glacier s’est étendu jusqu’au Jura ! « Si j’avais trouvé extraordinaire et invraisemblable la supposition d’un glacier s’étendant jusqu’à Martigny, écrit Charpentier en ayant en mémoire les propos de Perraudin, je trouvai réellement folle et extravagante l’idée d’un glacier occupant non seulement le Valais, mais recouvrant même tout l’espace entre les Alpes et le Jura ». Afin de convaincre Venetz qu’il fait erreur, Charpentier l’entraîne examiner moraines et blocs... et il se produit le résultat inverse : le savant en sort persuadé que l’extension glaciaire est bien l’explication « la plus satisfaisante » du terrain erratique.

 

Carte de Charpentier
 En 1834, Charpentier donne lecture de sa Notice sur la cause probable du transport des blocs erratiques de
la Suisse. Un de ses auditeurs est un jeune professeur de l’université de Neuchâtel, spécialiste des poissons fossiles, ancien assistant de Cuvier, Louis-Jean-Rudolphe Agassiz, qui trouve ces idées « bizarres ». Pour se reposer, mais aussi afin de le ramener de ses théories « extravagantes », en 1836, Agassiz va passer cinq mois à Bex, à côté de Charpentier. Tous deux visitent les glaciers des Diablerets, ceux de Chamonix, celui du Trient avec Schimper, enfin les moraines du Valais. A son tour, Agassiz est convaincu. La théorie glaciaire vient de trouver son plus illustre défenseur, et tout ce qu’il reproche maintenant à Charpentier, c’est... de l’interpréter trop étroitement ! En 1837, dans un discours prononcé devant la Société helvétique des sciences naturelles, qu’il préside, Agassiz expose ses nouvelles conceptions, à la stupéfaction de ses auditeurs qui attendaient un discours sur les poissons fossiles. Les propos du jeune savant ne sont pas stupéfiants que par son sujet car, dans son enthousiasme, et sans doute sous l’influence de Schimper, il décrit une période glaciaire où la glace aurait recouvert l’Europe jusqu’au-delà des rives de la Méditerranée, avant la surrection alpine, entraînant le renouvellement des faunes ; « la mort, écrit-il, enveloppa toute la nature dans un linceul. » C’est une vision proprement cosmique, où les glaciers sont « la grande charrue de Dieu ». Agassiz distribue aux assistants l’Ode de Schimper.

 
Ce discours est un séisme. Le géologue Léopold von Buch, l’un des plus respectés du temps, a du mal à contenir son indignation. Le grand Alexandre de Humboldt, en termes plus mesurés, regrette qu’Agassiz ait abandonné les poissons pour ces divagations : « votre glace me fait frissonner », lui écrit-il peu après. Et, en 1839, il confie à Darwin : « Intimement lié avec M. Agassiz, je partage peu ses effrayantes théories des glaces. »

 
Agassiz
Agassiz est convaincu de l’importance de sa découverte, et plus que jamais décidé à étudier les glaciers, à la désolation de Humboldt — cela d’autant plus qu’il a conscience que ses hypothèses reposent encore sur des bases bien fragiles, des intuitions plutôt que des faits nombreux et bien établis, comme c’est le cas pour ses poissons fossiles. De 1827 à 1832, un naturaliste de Soleure, Franz Joseph Hugi (1791-1855), a séjourné longuement sur le glacier d’Unteraar, découvrant la structure granulaire de la glace ; il y a même fait un long séjour en plein hiver. Agassiz décide de l’imiter. En 1839, lors de sa première visite, il constate que la cabane de Hugi s’est déplacée de 4 000 pieds, soit à peu près cent mètres par an, une rapidité qu’Agassiz trouve étonnante. C’est la preuve définitive du mouvement de la glace. Jusqu’en 1845 Agassiz va y mener de longues campagnes, avec une solide équipe. Son gîte est un gigantesque bloc de la moraine centrale, sommairement aménagé et vite baptisé « Hôtel des Neuchâtelois ». Agassiz se charge des mesures de température, d’hygrométrie, de pression avec son jeune disciple François de Pourtalès ; Carl Vogt (1817-1895) étudie la « neige rouge » (voir chapitre III) ; Célestin Nicolet s’occupe de la flore ; Édouard Desor (1811-1882) examine la structure glaciaire et les moraines ; plusieurs peintres, Joseph Bettanier, Jakob Bourckhardt, Gustave Castan, sont chargés des illustrations ; deux ingénieurs, Wild et Stengel, lèvent une carte au 1/10 000. Agassiz lui-même est le premier à oser descendre, couvert de peaux de chèvres et coiffé d’une casquette en peau de marmotte, dans un « moulin » où se perdent les eaux de surface. Il fait aussi appel à une équipe de foreurs qui taraudent le glacier afin d'en étudier la structure et d'y placer des thermomètres ou des pieux. C’est, pour la première fois, l’ensemble du phénomène glaciaire qui est étudié, mesuré, analysé soigneusement et dans tous ses paramètres. 

 

Si les livres d’Agassiz en restent souvent aux faits scientifiques, cette grande aventure glaciologique et alpestre est retracée de manière plus vivante par Desor dans ses Excursions... et nouvelles excursions et séjours dans les glaciers, chroniques captivantes où se mêlent les découvertes, les prouesses des guides, les ascensions glorieuses et les péripéties d’une « vie quotidienne » hors du commun. D'été en été, les excursions se diversifient et deviennent plus ambitieuses, conduisant les savants vers des sommets de plus en plus élevés : Siedelhorn, Jungfrau, Grand Lauteraarhorn, Wetterhorn. Mais ces pionniers n’en oublient pas pour autant les plaisirs de l’existence. Par un beau dimanche de l’été 1842, une troupe de musiciens du Haut-Valais accompagnée de jeunes gens du village de Guttannen se rassemble sous une tente installée sur le glacier de l’Unteraar pour y célébrer une fête du glacier. Un des compagnons d’Agassiz écrit à cette occasion : « Le bal dura jusque très avant dans la nuit, et bien que le sol ne fut pas très lisse et la musique encore bien plus raboteuse, on dansa avec une belle persévérance. Et de tout le temps que les Alpes sont debout ce fut sans doute le premier bal sur un glacier ».

Glacier du Lauteraar et Hôtel des Neuchâtelois

L'« hôtel » fonctionna de 1840 à 1845 ; mais l'ablation (la fonte de surface) et la marche du glacier avaient alors modifié de façon inquiétante l'assise même du bloc qu'il fallut alors abandonner pour des rochers de la rive gauche : on y construira le pavillon Dollfus. Le bloc, continuant son voyage vers l'aval, devint la proie des intempéries et se désintégra peu à peu. Paul Louis Mercanton repéra encore en 1922 des restes de l’hôtel : ils s'étaient déplacés en un peu moins d'un siècle de près de huit kilomètres avec des vitesses annuelles variables de 32 à 74 mètres par an. 
 
 

En 1840-1841, pas moins de quatre livres scientifiques sont publiés sur les glaciers par Agassiz, Charpentier, Godefroy et le chanoine Rendu, futur évêque d’Annecy. 


La glaciologie est née.

 











Mis à jour ( Mercredi, 05 Novembre 2008 16:58 )